Vous cherchez
Croix-Rouge de Belgique

Journal de bord

SAMEDI 28 MARS 2020

« L’isolement, c’est ma vie », me dit Marise au téléphone pour me rassurer. Elle a quatre-vingts ans et elle vit seule depuis 16 ans, l’âge de ma plus jeune fille. On croit qu’on peut imaginer ce que c’est de vieillir. Mais non, on ne peut pas. Les contours de sa vie qui s’effacent peu à peu. Les enfants, quand on en a, qui sont loin, qui tracent leur chemin. L’amour d’une vie qui s’éteint, un jour, comme ça. Les amis qui s’en vont, doucement, l’un après l’autre. Les jours qui se répètent. Son propre reflet qu’on ne reconnaît plus vraiment. Marise dit souvent qu’elle n’arrive pas à croire que c’est elle la petite pomme fripée qu’elle voit dans la glace. Il ne reste que les souvenirs, le silence et l’indifférence du monde quand on « ne sert plus à rien ». C’est ce que m’a dit Marise quand je l’ai rencontrée il y a deux ans : « Je ne sers plus à rien. À quoi bon respirer ? Je prends l’air des autres ». Marise avait pratiquement arrêté de manger.

D’où je viens ce n’est pas pareil. Je suis italienne. On vit ensemble les vieux et les jeunes. Je pense que c’est pour ça que l’Italie est la plus touchée par le coronavirus. C’est vraiment injuste. Marise m’a dit : « c’est pour ça que tu es bénévole pour la Croix-Rouge, c’est dans ta culture ». Ce n’est pas grand chose une visite par semaine, on discute, on prend un café, on fait une balade ou des petites courses… Pourtant, je suis bien occupée. J’ai cinquante-deux ans, je suis aide-soignante dans une maison de repos et j’ai encore ma cadette qui vit à la maison. Je vais être honnête. Je crois que Marise se trompe. En fait, j’ai plus d’affinité avec les gens entre cinquante et septante ans. Pour nous, le temps n’a pas changé. Avec les quarante, trente-cinq, je me sens déconnectée. « Tu es une jeune antiquité », me dit souvent Marise en riant.

Marise a beaucoup d’esprit parce qu’elle joue au Scrabble. J’en suis sûre. J’ai beaucoup appris avec elle. Je n’ai pas perdu mon accent, mais je suis beaucoup plus à l’aise en français. Le Scrabble pour Marise c’est sérieux. Elle n’aime pas trop perdre. Avec moi, aucune chance, c’est sans danger. Quand j’ai rencontré Marise, elle venait de perdre Francis. Son ami de toujours. Francis avait une voiture. Ils sortaient tous les mardi. Ils allaient au concert, au cinéma. Et puis, un jour il est parti. Pour nous, c’est juste une sortie annulée. Mais pour elle, c’était la sortie. Le moment vers lequel toute la semaine était tournée. C’était un peu le coronavirus en avance.

On pourrait se dire que le confinement n’a pas changé grand chose pour les personnes dans la situation de Marise. C’est l’inverse. L’histoire se répète. Mes coups de téléphone sont le dernier lien humain. Cela semble anodin, mais c’est une nécessité vitale. Je lui dépose dès que je peux une petite boîte des bonbons qu’elle adore dans sa boîte aux lettres, un article, un mot-croisé. Mais je ne peux plus lui rendre visite pour des raisons évidentes de sécurité. Annulées mes visites, fini le Scrabble, comme le cinéma et les concerts d’avant. Le mardi est redevenu un jour comme les autres. De l’extérieur, l’épidémie n’a pas changé grand chose, mais à l’intérieur elle a tout changé. En plus de la solitude habituelle, il y a maintenant la peur. « S’il m’arrive quelque chose, personne ne s’en rendra compte » me dit Marise au téléphone avec une voix étrange. Peur du vide. Peur du rayon vide au supermarché quand seules les habitudes peuvent rassurer. Peur du jugement des gens parce qu’elle n’a pas trouvé de masque de protection à la pharmacie alors qu’elle n’y peut rien. Peur des gestes quotidiens qui peuvent cacher la mort.

Avec Marise, le courant est passé tout de suite. Aujourd’hui, elle est devenue une amie. J’ai mal pour elle. J’ai peur pour elle. Avant de raccrocher, je lui dis : la vie continue. Et je l’entends sourire à l’autre bout du fil. La vie continue.

JEUDI 26 MARS 2020

© Tim Bruyninx

Pour moi, c’est simple. Tu appliques le protocole. Je suis préparé. Je suis formé. Pas besoin de réfléchir. Tu réponds à l’appel. Tu t’équipes. Tu vérifies les paramètres. Niveau de température. Pourcentage d’oxygène. Tu prends en charge le malade. Le chauffeur reste au volant. Tu limites au maximum les contacts. Tu installes le patient dans l’ambulance. Le chauffeur roule. On va vite. Mais il contrôle. C’est une question de balance. L’urgence c’est la maîtrise. Rien d’autre. Mon formateur l’a répété mille fois. Je n’ai jamais oublié. Tu arrives à l’hôpital. Tu transmets le patient. Tu enlèves ta combinaison. Tu la mets dans un sac pour destruction. Tu repars. Tu rentres au poste de secours de la Croix-Rouge. Désinfection totale de l’ambulance. Tu branches le brumisateur. On dirait un scarabée l’engin. Pulvérisation de millions de microgouttelettes de peroxyde. Le virus n’a aucune chance.

Combien de temps ça va durer ? Je ne me pose pas la question. Ma fille, bien. Combien de temps ? Je ne sais pas mon petit chat. Au début on avait une sortie par jour pour le covid. Suspicion de contamination. C’est le terme. Nous on ne teste pas. On répond. On embraye. Il est deux heures du matin. On a déjà fait trois sorties. Avant de se coucher, ma petite m’a montré sa poupée. Barbie corona elle m’a dit. J’ai halluciné. Elle lui avait mis un masque avec un bandana. Elle est géniale pour ça. Elle exprime tout. Ce week-end quand on applaudissait dans la rue, elle m’a dit « on dirait la coupe du monde ». Pauvre chou. J’en aurais pleuré. Drôle de génération. J’espère que ça ne va pas trop leur laisser de marques.

Des opérations, j’en ai fait. La douleur physique ne me touche pas. Pas parce que je suis insensible. Je fais ce métier pour sauver des vies. La souffrance ne me laisse pas indifférent. Ce que je veux dire c’est que je peux contrôler mes émotions. Parce que je sais comment répondre à la douleur. Je sais quoi faire. Formation. Préparation. J’applique le protocole. C’est comme ça qu’on sauve des vies. Si tu te poses trop de questions, si tu hésites, si tu cherches tes gestes, tu ne peux pas sauver une vie. Mais la détresse psychologique, c’est autre chose. Quand c’est dans la tête. C’est dur.

J’aime les tournées nocturnes. Le temps passe autrement. L’espace semble différent. Mon ambulance est une lumière dans la nuit. Avant le covid, je le faisais sur mon temps libre. Maintenant, je suis à temps plein. On attend la vague qui monte. Les pourcentages sont de notre côté. Je m’accroche aux chiffres. C’est du tangible. C’est concret. Il faut que les gens arrêtent d’aller aux urgences. Il ne faut pas paniquer. Il faut rester rationnel. Pas évident. Le virus se moque de nos idées, de nos inquiétudes, des nos sentiments. Il en veut à notre souffle de vie.

Le malade qu’on a amené n’est pas bien. On arrive à l’hôpital. Je vois la tente de la Croix-Rouge. Il y a du monde. Trop de monde ? Je croise le regard d’un volontaire. Pas le temps de parler. Le patient. Un homme. Cinquante-deux ans. Pas d’antécédents médicaux. Toux. Maux de ventre. Douleur thoracique. L’oxygène dans ses poumons chute. Le médecin va sans doute le passer sous respirateur. L’homme pleure. Pas parce qu’il a peur. Pas pour lui. Parce qu’il est seul. Pour ses enfants. Je voudrais lui faire des promesses. Poser les pourcentages. Mais je ne peux pas. Je n’ai pas ce pouvoir. Je n’ai pas le droit. C’est dur.

Je suis fatigué. Il ne faut pas que ça rentre dans ma tête. Je pense à mon petit chat qui dort, sa poupée serrée contre elle, son souffle de vie qui fait gonfler son ventre rond. Je serais là pour le petit déjeuner. Le souvenir de son sourire efface tout.


Nos équipes sont en premières lignes dans le cadre du Coronavirus, mais elles manquent de moyens. Pour poursuivre notre mission de secours, de protection et d’aide sociale d’urgence, chaque don compte. Soutenez nos équipes, faites un don. Merci !


VENDREDI 20 MARS 2020

Je ne suis pas un héros. J’aurai 35 ans dans 4 jours. Ça ne doit pas être une bonne date le 23 mars. La dernière fois que je me suis dit ça c’était un certain 22 mars quand une bombe a explosé à Bruxelles. C’était la veille de mon anniversaire. Je ne suis pas un héros et quand je me suis levé ce matin, je ne me sentais pas un héros. J’avais mal à tête, migraine chronique, la norme pour moi. Ma première pensée s’est focalisée sur mon père. Deux jours qu’il est seul chez lui. J’aimerais avoir le pouvoir de développer des anticorps pour lui apporter son journal qu’il lit tous les jours depuis quarante ans, et le serrer dans mes bras. Tout a basculé si vite. L’exceptionnel est devenu normal. Ce qui était banal est interdit. Les gestes auxquels on ne faisait pas attention dans notre quotidien sont devenus des gestes qui prennent des vies, ou qui en sauvent. C’est fou.  Je ne suis pas un héros parce que j’ai peur. Mais je me sens en même temps très calme. Est-ce que c’est ça, vivre au temps d’une pandémie ?

La tente de la Croix-Rouge installée devant l’hôpital Saint-Luc me donne le sentiment que le combat a vraiment commencé et qu’il va être âpre. C’est là que je vais. Je suis volontaire depuis cinq ans. Je me suis proposé pour faire le tri des patients. Je n’aime pas l’expression. Mais j’en comprends bien le sens impérieux. Il faut que les urgences puissent fonctionner sans que le virus ne contamine l’hôpital. Ils nous ont appelé pour qu’on les aide à orienter les gens. Mon traducteur mental me fait comprendre qu’on doit protéger les équipes médicales et rassurer la population. Quand je me suis engagé avec la Croix-Rouge de Belgique c’était pour aider les plus vulnérables. Aujourd’hui, ce sont les médecins les plus vulnérables. Je me dis un instant que c’est absurde. Pas longtemps. Je sais que c’est la réalité qui a changé. Le virus fait bouger toutes les lignes. Ils nous obligent à réinventer nos rôles, à repenser la hiérarchie des priorités. Je n’ai pas dit à mon père ce que je faisais aujourd’hui. Je ne voulais pas l’inquiéter. C’est une vraie mère-poule.

Le temps d’enfiler mon masque, mes lunettes de protection, une sur-blouse et je suis en première ligne. Pourtant l’ambiance dans la tente est plutôt détendue, au vu des circonstances. Le bénévole que je remplace, un chouette gars, même si on n’a pas les mêmes goûts musicaux et que ça nous a valu quelques belles embardées, me dit qu’ils ont déjà reçu quatre-vingt personnes. Il précise que la plupart ont pu rentrer chez eux. Mon visage doit trahir mes pensées. Est-ce qu’il essaye de me rassurer ? Pourquoi ? J’ai l’air nerveux ? Je me sens toujours aussi calme.

L’épreuve du feu commence pour moi par une femme et son fils de douze ans. Il a des frissons et il a vomi ce matin me dit sa maman. Je leur fournis un masque chacun et du gel hydro-alcoolique. Je vois qu’elle fait un effort surhumain pour rassurer son fils. Elle me fait penser à Roberto Benigni  dans « La vie est belle ». Elle transforme le test en jeu. Son inquiétude lui donne une force de création incroyable. Je me sens de moins en moins un héros, mais elle, je la vois comme une vraie héroïne. Bigger than life. Décidemment, la réalité rattrape la fiction depuis quelques jours. Alors je m’en remets aux gestes que je connais. Tout ce que j’ai appris pendant mes maraudes pour les sans-abris me revient de manière instinctive. Mais comment rassurer quand on est habillé comme un virologue de science fiction ? Comment montrer son sourire avec un masque sur la bouche ? Comment faire passer par les mains ce que les mots ne disent pas, quand nos doigts sont isolés par des gants en latex ?

Je commence le questionnaire avec une appréhension que j’espère imperceptible. Séjour à l’étranger ? Contact avec une personne contaminée ? La mère opine. Je sens un fil qui se noue dans mon ventre. Leur destin peut basculer dans une file ou l’autre. Les covid-19 ou… Les autres. Toux, fièvre, température ? La mère fait non de la tête. Négatif ! J’ai presque crié en le disant. La maman se confond en excuse. Elle aurait dû penser à un bête rhume ou une vilaine grippe, mais avec tous ces fils d’actualité, elle a perdu le contrôle. Benigni a retiré son masque de clown triste pour laisser apparaître une maman à bout de nerf. Elle aurait dû… Je l’applaudis. Je ne sais pas ce qu’il me prend, mais je l’applaudis. Puisque je ne peux pas vraiment sourire, pas vraiment poser la main sur son bras, je l’applaudis pour lui dire qu’elle a bien fait, qu’on est là pour ça et que tout va bien aller. Dehors, on entend applaudir. Le garçon retrouve le sourire. Les clap-clap se propagent plus vite que le virus.

Alors que la journée va s’achever pour moi après un shift de huit heures, la stridulation angoissante d’une sirène d’ambulance s’approche très vite de nous. Je sors. C’est une ambulance de la Croix-Rouge. Eux aussi sont sur le front. Le brancard surgit par les portes. Le patient est intubé, sous assistance respiratoire. Je croise le regard de l’ambulancier qui n’a pas le temps de me donner son diagnostic…

Des questions ?

Consultez notre FAQ